Un gouvernement judéo-arabe est la réponse aux problèmes fondamentaux d’Israël
Rula DAOOD
Coprésidente du parti « Une place pour nous tous » (« Makom Lekulanu »)
Publié dans Ha’aretz 3 novembre 2026
Jeudi soir, Amir Abou Hamda, 23 ans, originaire de Mirka, a été abattu à Osfiya, vraisemblablement dans un contexte criminel. Un jour et demi plus tôt, Hassan Abou Rakik, également âgé de 23 ans, avait été tué par balles à Tel Sheva. Abou Rakik et Abou Hamda sont les 192e et 193e personnes assassinées dans la société arabe depuis le début de l’année. Durant le week-end, une dizaine d’autres personnes (environ 11) ont été blessées lors d’actes de violence dans la société arabe. Voilà à quoi ressemble notre quotidien, le mien et celui de deux millions d’autres citoyens arabes d’Israël. Un quotidien où des voitures explosent dans les quartiers résidentiels, où les parents hésitent à laisser leurs enfants sortir dans la rue, et où les commerçants ploient sous le poids du racket, sachant que refuser de payer peut leur coûter la vie, ou celle de leurs proches.
L’emprise des organisations criminelles n’est pas le fruit du hasard, et encore moins le résultat d’une « culture ». Elle découle d’un abandon étatique de longue date, les organisations criminelles s’engouffrant dans le vide laissé par l’État. Sous le gouvernement actuel, cet abandon est devenu une politique délibérée. En quatre ans de mandat, le rythme des meurtres dans la société arabe a presque triplé, et 2026 est en passe de devenir l’année la plus sanglante depuis la création de l’État. Notre sécurité personnelle est abandonnée, le racket a mis la main sur chaque parcelle de valeur, et les organisations criminelles assassinent des citoyens presque chaque jour.
Dans une large mesure, le vote émouvant et sans précédent des citoyens arabes lors des élections est une réponse directe à cette politique criminelle. Ces derniers mois, en tant que coprésidente du parti « Place pour nous tous » (« Makom Lekulanu »), qui a mené une campagne d’incitation au vote dans la société arabe, j’ai été sur le terrain chaque jour, à discuter avec des milliers de personnes. Un message revient sans cesse : il faut écarter Netanyahou, Smotrich et Ben Gvir du pouvoir, afin qu’ils ne puissent plus continuer à nous rendre la vie impossible.
Ce sentiment est compréhensible et évident. Pourtant, je tiens à soutenir que les forts taux de participation ne sont pas seulement un vote de vengeance contre le gouvernement du sang. Ils expriment avant tout une déclaration politique courageuse de la société arabe : nous cessons de regarder la politique israélienne en spectateurs extérieurs, et nous exigeons notre place à la table des décisions. Nous sommes les enfants de ce pays, nous sommes des citoyens égaux, et nous prenons nos responsabilités pour l’avenir de ce pays.
La plupart des arguments en faveur de la formation d’un gouvernement en association avec les partis arabes, et s’appuyant sur eux, abordent la démarche par la négative : pour réussir à renverser le gouvernement, il n’y a pas d’autre choix que de coopérer avec eux. Je suis bien sûr entièrement d’accord : rien n’est plus important en ce moment que d’évincer ceux qui, depuis de longues années, nous oppriment, nous diabolisent et nous privent de nos droits. Pourtant, j’ai le sentiment que l’on ne parle pas assez des avantages évidents d’un gouvernement judéo-arabe et de la manière dont il pourrait améliorer la vie de toutes et tous. Avant tout, un tel gouvernement pourrait lutter contre la violence et la criminalité organisée. De fait, la brève expérience du gouvernement du changement en 2021, malgré toutes ses limites, a prouvé que lorsque Juifs et Arabes sont partenaires au gouvernement, il est possible de produire en peu de temps un changement positif sur certains sujets.
Dans les médias, de nombreux commentateurs affirment qu’un gouvernement s’appuyant sur les partis arabes aurait du mal à décider de lancer des opérations militaires et des guerres, et « mettrait ainsi en danger la sécurité nationale ». Il est vrai que les partis arabes ne soutiennent pas les cycles de guerre à Gaza, au Liban, en Syrie et en Iran. Mais une sécurité réelle et durable ne s’obtient pas toujours par plus de violence et de guerres, mais par des compromis, des accords politiques et, au bout du compte, par la paix. Oui, la paix. Ainsi, notre partenariat au gouvernement n’est pas un obstacle à la sécurité, mais une partie du chemin pour y parvenir.
La société arabe en Israël occupe une place particulière : nous faisons partie du peuple palestinien et, en même temps, de la société israélienne. Nous parlons les deux langues et connaissons en profondeur la réalité dans laquelle vivent les Palestiniens des territoires comme celle dans laquelle vivent les Juifs israéliens. Cela nous permet de jouer un rôle important pour faire avancer les relations entre Israël, les représentants du peuple palestinien et les pays arabes, pour favoriser le dialogue, bâtir la confiance et rouvrir des canaux de communication que des années d’hostilité et de méfiance avaient fermés.
Un gouvernement judéo-arabe pourrait mettre fin à la guerre perpétuelle du gouvernement actuel, œuvrer à la fin de l’occupation et de la domination imposée aux Palestiniens, et réorienter progressivement les sommes colossales investies dans la guerre et la sécurité au profit de la vie elle-même. 400 milliards de shekels ont été investis dans la guerre ces trois dernières années. Imaginez ce que nous pourrions faire si ne serait-ce qu’une partie de cette somme était investie durablement dans une éducation publique de qualité et gratuite dès la naissance, dans un logement public abordable, et dans la construction d’hôpitaux et d’universités en périphérie et dans les localités arabes. Un tel changement de priorités permettrait de faire face à la vie chère et, bien sûr, d’investir dans l’éradication de la criminalité et la reconstruction de la société arabe. Enfin, un gouvernement judéo-arabe pourrait promouvoir un nouvel agenda civique, dans lequel chaque citoyen.ne aura une voix égale et un poids égal dans la définition de l’avenir de ce pays. Poser les fondations d’une société israélienne où Juifs et Arabes ne se contentent pas de vivre côte à côte, mais assument ensemble la responsabilité de leur avenir commun.
La société arabe tend la main au partenariat, et une majorité nette parmi les électeurs du camp du changement y est favorable. Il est maintenant temps que les dirigeants de ce camp répondent au mandat public qu’ils ont reçu et transforment la majorité judéo-arabe en un gouvernement du changement judéo-arabe.
